Marc L*** : un débat mal posé
Comme beaucoup, j'ai été subjugué à la lecture de l'article Marc L*** du "curieux magazine curieux" Le Tigre. L'article reconstitue la vie (quotidienne, professionnelle, amoureuse aussi) d'un internaute lambda à partir des informations qu'il publie sur des réseaux sociaux comme Facebook ou Flickr mais aussi des "traces" qu'il a pu laisser, sans vraiment le vouloir, dans des articles de la presse papier mis en ligne.
La lecture de l'article Marc L*** vaut le détour parce que, d'abord, c'est très bien écrit. Et c'est pas si fréquent. Ensuite, c'est un formidable travail d'enquête. Pour préparer son article, l'auteur a du se livrer à un inventaire des données : identifier les proches, les lieux, la chronologie des événements. Des heures de travail auxquelles il faut bien rendre hommage, entre fouille archéologique et scène de crime. Il faut aussi préciser qu'il est tombé sur un bon client, un de ceux qui donnent des détails, des noms, pour qui tout colle bien, très bien, si bien même, que certains s'interrogent sur la réalité de ce Marc L*** un peu trop beau pour être vrai. Les réactions ne tardent pas. L'article est efficace, bien ficelé et ne passe pas inaperçu sur le web (il est repris à peu près partout, fait l'objet de reportages télé, de pastiches... bref, tous les signes extérieurs de la popularité). Les "risques de confusion vie privée/vie publique" sur le web, voilà donc le débat que semble avoir voulu poser Le Tigre. Mais en y participant sous la forme d'une lettre amicale et menaçante à la fois ("Tu permets qu'on se tutoie, Marc ? Tu ne me connais pas, c'est vrai. Mais moi, je te connais très bien"), le magazine joue la provocation - la caricature ? - en rappellant / informant le lecteur / internaute qu'en publiant des informations personnelles sur le web, il peut très bien être la cible d'une telle enquête, qu'on peut très bien savoir où il habite, quelles sont ses habitudes, ses fréquentations, ses goûts, sa couleur. Et être menacé. Particulièrement anxiogène, cette façon de voir le web est proche de la tristement célèbre tirade de Frédéric Lefebvre sur le G20 du Net : "L'absence de régulation du Net provoque chaque jour des victimes ! Combien faudra-t-il de jeunes filles violées pour que les autorités réagissent ? Combien faudra-t-il de morts suite à l'absorption de faux médicaments ? Combien faudra-t-il d'adolescents manipulés ? Combien faudra-t-il de bombes artisanales explosant aux quatre coins du monde ? Combien faudra-t-il de créateurs ruinés par le pillage de leurs œuvres ? Il est temps, mes chers collègues, que se réunisse un G20 du Net qui décide de réguler ce mode de communication moderne envahi par toutes les mafias du monde. [...] La mafia s'est toujours développée là ou l'État était absent ; de même, les trafiquants d'armes, de médicaments ou d'objets volés et les proxénètes ont trouvé refuge sur Internet, et les psychopathes, les violeurs, les racistes et les voleurs y ont fait leur nid."L'augmentation vertigineuse de données personnelles publiées par les internautes sur les réseaux sociaux est un fait dont on peut s'inquiéter, se lamenter ou se réjouir mais qu'on ne peut pas occulter. De la même manière, la volonté de contrôler son image et/ou sa réputation en ligne est de plus en plus forte, ainsi que l'attestent les réactions à la publication de cet article. Un puissant article de Dominique Cardon, publié récemment sur le blog d'André Gunthert offre une porte de sortie à cette situation en apparence paradoxale. Sa thèse est fondatrice, éclairante, passionnante : "'L'exposition de soi ne signifie pas un renoncement au contrôle de son image. Elle témoigne, au contraire, d'une volonté (...) stratégique de gérer et d'agir sur les autres en affichant et en masquant des traits de son identité." Lisez cet article, il vous en apprendra beaucoup plus sur le fonctionnement des réseaux sociaux que celui du magazine Le Tigre. Rejetons néanmoins un oeil à l'article sur Marc L*** à la lumière de cette thèse. Qu'apprenons-nous finalement ? Pas grand chose. Ce type qui joue de la musique, part en vacances, travaille, assiste à des mariages, se sépare de sa copine, rencontre rapidement une autre fille est-il vraiment différent de ceux que vous connaissez, vous ? Non, pas tant que ça finalement. Et pourquoi ? Parce que la vie telle qu'elle est racontée par les empreintes numériques de Marc L*** n'est pas la vie de Marc L***, c'est une mise en scène de sa vie telle qu'il voudrait qu'elle soit et telle qu'il voudrait que ses proches la perçoivent. Sur Flickr, sur Facebook, les petits matins gris, les douleurs de l'existence, les doutes, les choix à faire et ceux qu'on diffère, on les devine difficilement. Rares sont ceux qui jouent le jeu de la transparence complète. Tous brouillent les pistes, redessinent la frontière entre vie publique et vie privée mais personne ne la supprime complètement. Le sexe, l'argent, la religion... les vieux tabous demeurent. Permettez-moi de terminer ce billet avec un nouvel extrait de l'article de Dominique Cardon : "Loin d'être une contrainte, l'exposition de soi apparaît alors comme une ressource permettant de signaler une certaine forme d'aisance sociale, une attitude «cool», transparente et ouverte et une capacité à jouer avec les codes qui séparent habituellement les espaces familiaux, professionnels et amicaux. L'impudeur apparaît alors comme une compétence – très inégalement distribuée – indispensable à ceux qui veulent «réussir» dans les SNS."En voulant pointer du doigt "les risques de la confusion vie privée/vie public dans l'usage d'internet", Le Tigre se trompe de cible et pose le débat en terme de menaces/protection plutôt qu'en terme d'apprentissage/découverte. Certes, il ne faut pas nier le risque réel que font peser sur les internautes "les psychopathes, les violeurs, les racistes et les voleurs" chers à Frédéric Lefebvre et il faut apprendre et/ou rappeler aux jeunes et aux parents internautes quelques règles de sécurité élémentaires ou des conseils plus avancées comme ceux que proposent Eric Dupin aujourd'hui sur son blog Presse Citron. Mais la seule menace numérique qui plane globalement sur les internautes aujourd'hui est celle de l'apparition d'un fossé entre une élite pouvant accéder à l'information, aux réseaux sociaux, aux offres d'emploi et une "France d'en bas débit" privée d'accès aux lieux de sociabilité numérique, incapables de décoder les rites de ces espaces, exposés plus que les autres - injuste conséquence - aux tactiques des cyber-prédateurs, ceux-là même qui donnent des sueurs froides à Frédéric Lefebvre. Pour ces gens qui ont déjà des difficultés à devenir locataires ou salariés (voire à entrer en boîte de nuit), ça risque de faire beaucoup. Le fond du sujet, ce n'est pas le danger que courent des internautes privilégiés à confondre vie publique et vie privée, c'est le danger que court toute une partie de la population à être laissée sur le bord de la route numérique, faute de formation adaptée. ----Marc L***, si tu lis ces lignes, ne soit pas amer, ton sacrifice n'aura pas été vain : il n'y aura pas d'autre article publié dans la rubrique "Portrait Google" du magazine Le Tigre. J'en prends le pari. Le succès de "ton" article est devenu un peu encombrant pour eux. La direction s'est sentie obligée de publier un avant-propos qui précise : "Le Tigre se réjouit (...) d'avoir pointé le doigt sur les risques de la confusion vie privée/vie public dans l'usage d'internet, risques que la CNIL signalait depuis longtemps. Le Tigre rappelle aussi que cet article de deux pages a été publié dans le volume 28 du Tigre qui comportait, par ailleurs, vingt pages d'un dossier consacré aux Rroms." Deux pages sur toi font le tour du web alors que tout le monde se fout d'un sujet de fond de 20 pages sur les Rroms... ça doit grincer des dents à la rédaction ;-)