
Jeudi, sur le chemin du métro, je suis tombé sur ça (et aussi sur
ça,
ça et
ça). Et j'ai senti monter un irrépressible sentiment de fierté. Oui, j'étais fier d'être Montreuillois.
Je vous laisse quelques secondes pour observer attentivement cette photo. Ensuite, je vous invite à fermer les yeux et à vous essayer avec moi à une analyse stylistico-sémantico-iconographique... C'est bon, là ? On y va ? OK, on y va.
Moins de 48 heures après la diffusion des premières vidéos
ici ou
là) et des photos (
celles d'Hugo, surtout) des incidents de la Gare du Nord, le message est clair et bien exprimé. L'auteur souhaite que les "émeutes" de la Gare du Nord déclenchent le même emballement / embrasement que la tragédie de Clichy-sous-Bois et espère les conséquences mécaniques : les banlieues vont se rallumer, et notamment Montreuil. Un message fort et direct qui ne pouvait qu'interpeller l'azertiste que je suis.
Une maîtrise techniqueCommençons par admirer le bel hommage de l'artiste aux techniques de communication politique de l'ère pré-digitale : la bombe de peinture plutôt que le blog. Le graffiti plutôt que le commentaire. Il faut dire qu'il maîtrise son affaire. Le gars (ou la fille d'ailleurs)) qui a fait ce truc n'a pas séché les cours de l'école Républicaine. Les M et les N ont le bon nombre de jambes, le R a sa petite boucle comme sur les manuels de la IIIe République. J'apprécie particulièrement le bel enchaînement de la cédille et de l'accent circonflexe du "ça brûle".
Ils sont comme ça, les taggueurs de Montreuil. Tu peux être fier de tes enfants, Jules Ferry, ils savent y faire.
Une recherche stylistiqueIls savent tellement y faire qu'ils (ou elles, j'insiste) se sont payés le luxe d'une formidable formule stylistique pour commencer la phrase de ce graffiti (que l'on peut sans doute appeler "gr-art-ffiti") : "De Gare du Nord à Montreuil (...)".
Là, on attaque le bac +3 tellement cette formule me fait irrésistiblement penser à des bouquins que j'ai déjà eu entre les mains et dont les sous-titres faisaient toujours frémir d'inquiétude : "XXX, de l'Antiquité à l'époque médiévale", voire même : "XXX, des origines à nos jours". Doux vertige.
Un vrai sens visuelAutre élément frappant de l'oeuvre : l'espace. Ce truc n'a pas été griffonné à la va-vite par des taggueurs qui avaient peur de se faire surprendre par une patrouille de la BAC en maraude. Non, l'artiste a pu étudier l'espace dont il disposait et utiliser la totalité du support pour s'exprimer en prenant garde de ne pas mordre sur des oeuvres pré-existantes - mais de moindre qualité - aux deux extrémités de la surface. Une belle maîtrise du sujet dans des conditions peu favorables : la nuit, les voitures qui passent, les passants... Chapeau bas. Le taggueur de Montreuil a du sang-froid.
Une solide culture politiquePour avoir fréquenté assidument le RER C pendant quelques années, j'ai pu me familiariser avec
certaines des expressions parfois utilisées par les habitués de la ligne. Dans l'Essonne, on disait plutôt "Nique la police" et "Gros bâtard". Mais en Seine-Saint-Denis, département qui rassemblent les anciens fiefs de la "ceinture rouge", les artistes de la bombe de peinture utilisent des expressions plus marquées idéologiquement.

Avant de conclure, je vous laisse un instant admirer le travail de cet artiste au sommet de son art avec en particulier la boucle du O et la finesse d'exécution du X.
Une stratégie complexe
Enfin, un élément qui n'est pas immédiatement décelable sur la photo : son emplacement. Ces oeuvres ont été réalisées de part et d'autre de la très fréquentée avenue Gabriel Péri (qui relie Paris à Fontenay-sous-Bois via la Croix de Chavaux), un axe de communication important du quartier.
En effet, cette avenue traverse le huppé quartier de la place Carnot. L'auteur de cette oeuvre est donc assuré de toucher aussi bien les "bobos" de la Croix de Chavaux, que les cadres de Fontenay-sous-Bois qui rejoignent le périphérique ou les classes plus populaires qui, habitant plus loin, doivent emprunter les lignes de bus pour rejoindre le métro. Du beau travail travail de géo-marketing.
Un message codéCes différents éléments nous permettent maintenant d'esquisser les contours d'une thèse sur ces taggueurs de Montreuil. La voici : en appelant au réveil des émeutiers de l'hiver 2005, notre artiste sait - car on connaît maintenant sa grande intelligence - que son message frappera d'effroi le passant. Que ce passant va, dans quelques semaines, sans doute voter. Que cet électeur en puissance ne souhaite sans doute pas revoir les voitures, les poubelles ou les bus de son quartier en feu. Et que le(s) candidat(s) qui porte(nt) les thèmes de la sécurité et de l'ordre pourraient bien récupérer quelques voix de quelques uns de ces passants apeurés.
A moins que notre taggueur soit encore plus retors qu'on ne le pense. Et que l'effet recherché soit au contraire de discréditer ce(s) candidat(s) de l'ordre. Et que cette oeuvre magistrale - cette oeuvre véritablement politique - soit en réalité un appel à voter contre celui qui est au commandes du ministère de l'Intérieur depuis quelques années et dont la politique répressive ne fonctionne pas : la preuve dans votre quartier, mesdames et messieurs.
J'ai mal à la tête.

Mais des intentions de l'artiste, comme souvent dans cette discipline exigeante qu'est l'histoire de l'art, nous ne saurons rien. Car, quelques heures après avoir photographié ce monument, les équipements de nettoyage haute pression chers à certains avaient fait la démonstration de leur efficacité.
On ne peut que regretter la précipitation de la municipalité à priver les Montreuillois de réalisations représentatives du génie humain et dont l'interprétation ouvrait pourtant la voie à tous les possibles.