Message d'accueil.

Ce matin, allez savoir pourquoi, j'ai changé de trottoir en remontant la rue Charles Infroit, à Meudon (la rédaction de ce billet me permet d'ailleurs d'apprendre qui est Charles Infroit, dont la fin de vie semble avoir été aussi raide que la rue qui porte son nom). Et devant le numéro 11, qui est en chantier, ce superbe graffiti d'amoureux : "Réinventons l'amour Camille."

J'ai d'abord imaginé un fougueux jeune homme venant exprimer la violence de ses sentiments sur le mur bien blanc qui fait face au balcon de sa dulcinée.

Mais on pourrait très bien imaginer autre chose : Camille est un garçon et l'auteur du tag une fille.

Encore autre chose : ce ne sont pas des jeunes mais des adultes qui, en rentrant d'un dîner, arrêtent leur voiture en plein milieu de la rue, l'un de deux descend de l'automobile et va griffonner sa flamme sur ce mur croisé par hasard. Ils n'habitent pas ici. Ils sont juste de passage.

Encore autre chose : pourquoi spontanément penser à un couple hétérosexuel ? Pourquoi pas un couple homosexuel ? J'imagine qu'eux aussi gravent leurs noms au canif sur l'écorce des arbres, s'écrivent des mots doux et des graffitis. La formule est bien d'Arthur Rimbaud, qui écrivait dans Une saison en enfer : "Il dit : "Je n'aime pas les femmes. L'amour est à réinventer, on le sait. Elles ne peuvent plus que vouloir une position assurée. La position gagnée, coeur et beauté sont mis de côté : il ne reste que froid dédain, l'aliment du mariage aujourd'hui (...)"

Camille, garçon ou fille, merci en tout cas d'avoir suscité un tel élan : il m'a permis de terminer ma montée le coeur plus léger.

Un come back

En 2007, quelques jours après les altercations à la Gare de Nord et à moins d'un mois du premier tour de l'élection présidentielle, de curieux graffitis avaient fait leur apparition sur les murs de Montreuil, des graffitis très politisés, très loin "grafs" graphiques qu'on trouve habituellement dans les rues. Je m'en étais amusé dans un billet un peu (merle) moqueur.

Quelques semaines plus tard, entre les deux tours, d'autres graffitis - de moindre facture - avaient fleuri près des bureaux de vote. Là encore, je relayais l'information. J'ai depuis pris l'habitude de photographier chaque graffiti que je croise (pour peu qu'il signifie quelque chose de joyeux ou de grave). Bref, je suis attentif aux graffitis.

Cet après-midi, en allant chercher mon vélo abandonné depuis lundi place de la République après la désagréable crevaison de l'autre jour, j'ai eu l'heureuse surprise de croiser, boulevard Voltaire, un graffiti dans la même veine que ceux de l'artiste que je nommais "L'anarchiste". La multiplication des manifestations dans le triangle République / Bastille / Nation font craindre aux commerçants des débordements : Daniel Delattre, correspondant à Paris de la Libre Belgique a récemment remarqué que ceux-ci avaient tendance à fermer leur magasin les jours de manifestations... pour notre plus grand bonheur.

C'est en effet sur un rideau de fer qu'on retrouve avec plaisir la belle graphie d'écolier de notre "anarchiste" ("il écrit avec des boucles" comme dirait @Marguerito). Le message est impeccablement installé dans l'espace, ni trop haut, ni trop bas, ni écrit à la va-vite (quoiqu'on peut s'interroger sur le 3e "S" de "assassin").

Mais notre artiste a progressé depuis 2007 : le choix du support est particulièrement judicieux pour accentuer le caractère dramatique du message. Le reflet métallique du rideau de fer de la boutique est vraiment du plus bel effet ainsi que - comble de la coquetterie - la couleur choisie pour l'écriture du message. Rouge : rouge comme la révolution, rouge comme le sang de la révolte, rouge, peut-être, comme le sang du jeune homme blessé par un tir de flash-ball à Montreuil, blessé par un représentant de cet "état policier" que notre artiste veut dénoncer.

Ca déborde

Multiplication d'articles, ces jours-ci, sur les graffitis politiques. Je trouve d'abord cette réflexion sur le toujours aussi bon Paris Libre, le blog des correspondants de la Libre Belgique à Paris."Depuis le printemps, en effet, et bien plus que pendant la campagne de 2002, les murs de la capitale, déjà habituellement très bien garnis de messages en tous genres, abondent et débordent

Défi relevé

.flickr-photo { border: none; }.flickr-yourcomment { }.flickr-frame { text-align: left; padding: 3px; }.flickr-caption { font-size: 0.8em; margin-top: 0px; } 070604_171122.jpeg, originally uploaded by Martin.Menu. Celui qui aime à se faire appeler "Vogel" m'avait mis au défi de retrouver un graffiti intitulé "Un pavé dans l'urne" à Montreuil. J'avais dit oui.J'ai d'abord hésité devant un mur

Extension du domaine de la lutte

.flickr-photo { border: none; }.flickr-yourcomment { }.flickr-frame { text-align: left; padding: 3px; }.flickr-caption { font-size: 0.8em; margin-top: 0px; } 070527_183851.jpeg, originally uploaded by Martin.Menu. Malgré une après-midi entièrement consacrée à l'observation de la pluie à travers les carreaux des fenêtres, nous parvenons à nous glisser dans la rue entre deux averses. On traîne

Gravé en lettres d'or

.flickr-photo { border: none; }.flickr-yourcomment { }.flickr-frame { text-align: left; padding: 3px; }.flickr-caption { font-size: 0.8em; margin-top: 0px; } 070517_071219.jpeg, originally uploaded by Martin.Menu. Ah ! Enfin ! Il est de retour ! Quel bonheur, quel plaisir de retrouver mon anarchiste. Je me faisais un peu de souci pour lui compte tenu des évènements récents : les heurts entre

Un coming out

Vous vous souvenez des taggueurs de Montreuil qui semaient la terreur dans l'esprit des électeurs quelques semaines avant le scrutin ? Cette nuit, ils sont revenus et ont une nouvelle fois frappé à des endroits stratégiques de la géographie politique de la ville : de part et d'autres de plusieurs bureaux de vote.

Si le sens de la formule est toujours aussi acéré, on peut s'interroger en revanche sur l'éventuelle attribution de cette oeuvre au même artiste que la fois précédente. Le "b" de "bien" et le "r" de "rien" sont tracés à la va-vite et ne respectent pas les convenances de l'école de la IIIe République. D'autre part, le choix du vert pour l'expression du message pose question quand on connaît la traditionnelle répulsion des gens du spectacle pour cette couleur (et nous avons clairement affaire à des experts de la mise en scène, comme il a été démontré précédemment). Autre élément nouveau : le message est signé, signé d'un A qui veut dire "anarchie", les experts sont formels à ce sujet.

Ces différences stylistiques, ainsi que le désir de reconnaissance qu'implique de signer le dernier message, pourraient laisser penser que ces oeuvres sont le fait d'individus différents. Et pourtant, des marqueurs stylistiques comme le point d'exclamation (comparer celui-ci avec celui-là) permettent d'attribuer toutes ces oeuvres au même artiste, que nous baptiserons désormais "L'anarchiste".

Prenons le pari que nous reverrons notre artiste d'ici peu, quelques jours avant le second tour.

Un sentiment de fierté

Jeudi, sur le chemin du métro, je suis tombé sur ça (et aussi sur ça, ça et ça). Et j'ai senti monter un irrépressible sentiment de fierté. Oui, j'étais fier d'être Montreuillois.

Je vous laisse quelques secondes pour observer attentivement cette photo. Ensuite, je vous invite à fermer les yeux et à vous essayer avec moi à une analyse stylistico-sémantico-iconographique... C'est bon, là ? On y va ? OK, on y va.

Moins de 48 heures après la diffusion des premières vidéos ici ou ) et des photos (celles d'Hugo, surtout) des incidents de la Gare du Nord, le message est clair et bien exprimé. L'auteur souhaite que les "émeutes" de la Gare du Nord déclenchent le même emballement / embrasement que la tragédie de Clichy-sous-Bois et espère les conséquences mécaniques : les banlieues vont se rallumer, et notamment Montreuil. Un message fort et direct qui ne pouvait qu'interpeller l'azertiste que je suis.

Une maîtrise technique
Commençons par admirer le bel hommage de l'artiste aux techniques de communication politique de l'ère pré-digitale : la bombe de peinture plutôt que le blog. Le graffiti plutôt que le commentaire. Il faut dire qu'il maîtrise son affaire. Le gars (ou la fille d'ailleurs)) qui a fait ce truc n'a pas séché les cours de l'école Républicaine. Les M et les N ont le bon nombre de jambes, le R a sa petite boucle comme sur les manuels de la IIIe République. J'apprécie particulièrement le bel enchaînement de la cédille et de l'accent circonflexe du "ça brûle".
Ils sont comme ça, les taggueurs de Montreuil. Tu peux être fier de tes enfants, Jules Ferry, ils savent y faire.

Une recherche stylistique
Ils savent tellement y faire qu'ils (ou elles, j'insiste) se sont payés le luxe d'une formidable formule stylistique pour commencer la phrase de ce graffiti (que l'on peut sans doute appeler "gr-art-ffiti") : "De Gare du Nord à Montreuil (...)".
Là, on attaque le bac +3 tellement cette formule me fait irrésistiblement penser à des bouquins que j'ai déjà eu entre les mains et dont les sous-titres faisaient toujours frémir d'inquiétude : "XXX, de l'Antiquité à l'époque médiévale", voire même : "XXX, des origines à nos jours". Doux vertige.

Un vrai sens visuel
Autre élément frappant de l'oeuvre : l'espace. Ce truc n'a pas été griffonné à la va-vite par des taggueurs qui avaient peur de se faire surprendre par une patrouille de la BAC en maraude. Non, l'artiste a pu étudier l'espace dont il disposait et utiliser la totalité du support pour s'exprimer en prenant garde de ne pas mordre sur des oeuvres pré-existantes - mais de moindre qualité - aux deux extrémités de la surface. Une belle maîtrise du sujet dans des conditions peu favorables : la nuit, les voitures qui passent, les passants... Chapeau bas. Le taggueur de Montreuil a du sang-froid.

Une solide culture politique
Pour avoir fréquenté assidument le RER C pendant quelques années, j'ai pu me familiariser avec certaines des expressions parfois utilisées par les habitués de la ligne. Dans l'Essonne, on disait plutôt "Nique la police" et "Gros bâtard". Mais en Seine-Saint-Denis, département qui rassemblent les anciens fiefs de la "ceinture rouge", les artistes de la bombe de peinture utilisent des expressions plus marquées idéologiquement.

Avant de conclure, je vous laisse un instant admirer le travail de cet artiste au sommet de son art avec en particulier la boucle du O et la finesse d'exécution du X.

Une stratégie complexe

Enfin, un élément qui n'est pas immédiatement décelable sur la photo : son emplacement. Ces oeuvres ont été réalisées de part et d'autre de la très fréquentée avenue Gabriel Péri (qui relie Paris à Fontenay-sous-Bois via la Croix de Chavaux), un axe de communication important du quartier.
En effet, cette avenue traverse le huppé quartier de la place Carnot. L'auteur de cette oeuvre est donc assuré de toucher aussi bien les "bobos" de la Croix de Chavaux, que les cadres de Fontenay-sous-Bois qui rejoignent le périphérique ou les classes plus populaires qui, habitant plus loin, doivent emprunter les lignes de bus pour rejoindre le métro. Du beau travail travail de géo-marketing.

Un message codé
Ces différents éléments nous permettent maintenant d'esquisser les contours d'une thèse sur ces taggueurs de Montreuil. La voici : en appelant au réveil des émeutiers de l'hiver 2005, notre artiste sait - car on connaît maintenant sa grande intelligence - que son message frappera d'effroi le passant. Que ce passant va, dans quelques semaines, sans doute voter. Que cet électeur en puissance ne souhaite sans doute pas revoir les voitures, les poubelles ou les bus de son quartier en feu. Et que le(s) candidat(s) qui porte(nt) les thèmes de la sécurité et de l'ordre pourraient bien récupérer quelques voix de quelques uns de ces passants apeurés.


A moins que notre taggueur soit encore plus retors qu'on ne le pense. Et que l'effet recherché soit au contraire de discréditer ce(s) candidat(s) de l'ordre. Et que cette oeuvre magistrale - cette oeuvre véritablement politique - soit en réalité un appel à voter contre celui qui est au commandes du ministère de l'Intérieur depuis quelques années et dont la politique répressive ne fonctionne pas : la preuve dans votre quartier, mesdames et messieurs.
J'ai mal à la tête.

Mais des intentions de l'artiste, comme souvent dans cette discipline exigeante qu'est l'histoire de l'art, nous ne saurons rien. Car, quelques heures après avoir photographié ce monument, les équipements de nettoyage haute pression chers à certains avaient fait la démonstration de leur efficacité.

On ne peut que regretter la précipitation de la municipalité à priver les Montreuillois de réalisations représentatives du génie humain et dont l'interprétation ouvrait pourtant la voie à tous les possibles.